Mais où sont les enfants (et les parents) dans La Lutte ;) ?

Publié dans Labordage n°1 Avril 2013

La première fois que j’ai vu un espace enfant ma réaction a été viscérale : «bonjour l’apartheid social !». Cet espace me faisait l’effet de servir à «parquer» les enfants sous la surveillance de quelques adultes de façon à ce que les autres soient tranquilles pour réunionner/ faire la fête. Ce qui selon moi ne questionnait pas du tout la division adultes/enfants ni l’exclusion de ces derniers des réunions.
En plus, il s’appelait «espace parent-enfant», ce qui n’incitait pas vraiment au partage de l’attention aux enfants entre parents et non parents.

J’avais alors eu envie de réfléchir à des dispositifs tels qu’ un «espace jeux» où n’importe qui ayant envie de jouer plutôt que de faire des réunions pourrait venir. On y trouverait des jeux, des crayons, du papier, des déguisements, que sais-je. Voilà, pas de catégorisation «adulte» «enfant» «parent», c’est parfait. Ce serait couplé d’un espace soin «pour tout le monde» bien sûr, où y’aurait des boites de premiers secours, des tables à massage et à langer, des référents médics.

Sur quoi, j’ai lu don’t leave your friends behind1, « une anthologie (américaine, ndt) de conseils concrets, de suggestions et de récits sur les manières dont les non-parents peuvent soutenir les enfants, les parents et autres accompagnants dans leurs communautés, mouvements sociaux et processus collectifs ».
Dans ce sens, a été notamment développé dans plusieurs villes des états-unis un outil : le radical childcare collective  (collectif d’attention aux enfants radicale).


Lorsqu’a lieu dans la ville un événement, une soirée etc, on peut faire appel à ce collectif pour organiser un childcare. Ce collectif est plutôt constitué de non-parents, parce que les parents font du childcare tout le reste du temps, donc bon…
Le childcare peut aller de juste être présent pour prendre soin des enfants et jouer avec eux, à organiser pour eux des ateliers liés à la rencontre en cours. Par exemple, à un salon du livre anarchiste, faire des lectures de livres imagés « pour enfants » qui parlent de squat, ou bien dans un camp action climat proposer des expériences pour comprendre comment le climat se réchauffe, etc.

Ces collectifs m’ont paru intéressants car pour un parent qui se pose la question de venir à une rencontre politique et qui pourrait en être empêché par le fait de devoir s’occuper de son enfant, je ne suis pas sûr qu’un «espace jeux» et un «espace soin» non spécifiques répondent à son problème. Notamment pour les enfants les plus jeunes, c’est compliqué dans les conditions actuelles de juste les laisser «seuls». Dans ce contexte, proposer un espace de soin pour «tout le monde» peut être complètement inadapté. Si je sais changer une couche ça veut pas dire que je sais quoi faire si quelqu’un s’est froissé l’épaule, ou fait une crise d’angoisse ou comment faire du bouche à bouche, et inversement. Il vaut sans doute mieux prévoir des personnes référentes sur place, en qui les parents pourront avoir confiance, et les enfants aussi, qui auraient du coup une certaine compétence à la situation. Ce qui est sûr aussi, c’est qu’il faudrait que les espaces «jeux» et «soin» soient vraiment proches l’un de l’autre.

Cette idée de faire des ateliers spécifiques pour les enfants m’évoque un peu l’”animation”, mais il faut bien dire que de toutes les rencontres politiques que j’ai faites, à commencer par celle de l’enfance buissonnière, les enfants ne viennent pas aux réunions «pour tout le monde». (à la rencontre Enfance Buissonnière en 2010 on était quelques ados quand même) Ça veut pas dire qu’il ne faut pas réfléchir à comment changer ça, mais autant pas se leurrer non plus. Peut-être qu’en vrai, s’il y avait des ateliers plus adaptés pour eux, les enfants y participeraient et que ce serait plus chouette que de juste faire des jeux toute la journée qui n’ont rien à voir. Peut-être que du coup ça les impliquerait vraiment dans ce qu’il se passe et leur permettrait de donner aussi leurs avis. À part, certes.

Une des questions derrière tout ça est : comment faire pour répondre aux besoins réels, présents, des enfants et des parents, ne pas être à côté de la plaque, tout en ne marquant pas d’autant plus des catégories? Pas qu’elles soient forcément, dans tous les contextes, problématiques, mais parce qu’elles le sont du moins dans ce cas, en ce qu’elles empêchent concrètement comme possibles. Par exemple, l’appellation «espace enfant» peut freiner des personnes adultes qui voudraient venir jouer elles aussi, elle peut donner l’impression que c’est là que les enfants doivent être et pas dans les réunions à faire du bruit ou même donner leurs avis…

Y a pas de secret : avec tout ça, il faut expérimenter, voir ce qui marche, ce qui ne marche pas. Je conseille fortement de se renseigner sur ces «radical childcare collectives» qui existent dans plusieurs endroits aux états unis et dans d’autres pays anglo -saxons. Si on lit l’anglais, se pencher sur le bouquin don’t leave your friends behind est un bon moyen de le faire.

Et c’est souvent compliqué pour les personnes qui organisent des évènements de se poser toutes ces questions alors si des collectifs se montaient pour tenter de répondre à ces besoins, un peu sur le modèle des collectifs qui proposent de la bouffe vegan lors d’évènements politiques, ça pourrait être chouette. En tout cas, moi j’en ai drôlement envie !

1. Don’t leave your friends behind : concrete ways to support families in social justice movements and communities
(N’abandonne pas tes ami.e.s: manières concrètes de soutenir les familles dans les mouvements et communautés de justice sociale)
Dirigé par Victoria Law and China Martens
Publié par PM Press, 2012

2. Je préfère traduire ici, malgré l’usage conventionnel, le terme «care» par «attention» plutôt que par «soin». Je te dirais pourquoi une prochaine fois 🙂

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